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Institut Français du Design : L’innovation aujourd’hui : au-delà de la promesse technique, que devraient proposer les marques ?

Marc Giget : La relation entre une marque et la société est fondée sur des valeurs, les fameuses « valeurs de la marque ». C’est une relation de confiance : cette marque met à la disposition des utilisateurs ce qu’elle peut faire de mieux dans le cadre de ces valeurs : le luxe, la pratique sportive, le meilleur prix, la sécurité …

 

 

L’innovation est une relation dynamique entre la marque et ses utilisateurs. « Je mets à votre disposition ce qu’il est possible de faire de mieux aujourd’hui, pour satisfaire vos attentes et vos valeurs, qui sont celles que nous partageons ».

Par exemple, les utilisateurs de BMW n’attendent pas que leur marque leur propose les voitures les plus polyvalentes, ou les moins chères, ou des camionnettes de livraison. Ils attendent que dans les valeurs qui les portent vers cette marque – mix de performances, de luxe maîtrisé, de confort, de sportivité apaisée etc, l’entreprise vienne vers eux avec des produits toujours plus évolués.

Quel rôle joue la technologie dans cette relation ? C’est essentiellement un moyen.

Grâce aux progrès technologiques, la marque peut faire mieux que ce qu’elle a fait en concevant le produit précédent, même s’il était très bien défini. Un produit d’il y a dix ans, même s’il a été et est encore un produit culte, correspond à ce que l’on pouvait faire de mieux avec les technologies d’il y a dix ans, pour les utilisateurs d’il y a dix ans, dans la société et les réglementations d’il y a dix ans. En fait, il est déjà un peu « has been ». Innover pour rester leader, c’est changer une équipe qui gagne, c’est très difficile à faire. Si l’on fait une analogie avec le sport, vous remarquerez que l’on attend souvent plusieurs échecs avant de renouveler l’équipe, et l’entraîneur.

Pour la marque, innover, c’est relancer sa propre légende. En terme de création de valeur, c’est recharger la marque, la repositionner comme leader dans le monde d’aujourd’hui. Si elle ne le fait pas, elle dérive, elle joue sur sa notoriété, c'est-à-dire sa grandeur issue du passé pour vendre des produits qui ne sont pas ce que l’on pourrait faire de mieux. Dans ce cas, comme pour une batterie, la marque se décharge.

On peut rarement parler de « promesse technologique » d’une marque. Les technologies, en tant que telles, ne constituent pas des objectifs pour les utilisateurs, mais des moyens de mieux satisfaire des objectifs qui se définissent sur des critères fonctionnels, affectifs, esthétiques…Qu’attend l’utilisateur ? Que le produit nouveau apporte un plus, ou des plus : plus léger, plus performant, plus sûr, plus rapide, plus économe, plus doux, plus durable, plus… Les technologies constituent des moyens de délivrer ces plus. Des moyens nécessaires et indispensables – il n’y a pas d’alternative à la maîtrise du meilleur état des technologies, - mais des moyens seulement.

La technologie n’est jamais en soi un objectif ou une valeur. On ne tombe pas amoureux d’un wireless access protocol (VAP), d’une puce RFID ou d’un lecteur MP3. Certes la marque génère un discours technologique, qui accompagne le produit nouveau, mais s'il est dominant, c’est qu’elle n’a pas bien fait son travail, ou du moins qu’elle ne l’a pas fait jusqu’au bout. L’utilisateur s’intéresse au résultat, pas au moyen de l’atteindre.

Claude Henrion, qui a créé la branche nouveaux matériaux chez Lafarge expliquait cela en disant « on n’a jamais vu des ménagères défiler en réclamant du bifidus ».

La relation à la marque est beaucoup plus fondamentale et structurante que la relation à la technologie. Les technologies se renouvellent assez vite, il vaut mieux que les utilisateurs n’en tombent pas amoureux, car ils seraient vite malheureux.

Pour la grande marque, l’innovation est un défi, elle doit prouver qu’on peut toujours lui faire confiance, que si des technologies nouvelles permettent de faire mieux, elle les intègre, en temps et en heure, sans prendre de risques par rapport à une technologie non prouvée, mais sans retard non plus. Qui priverait ses clients du meilleur état de l’art ?

Le risque pour elle est de tarder à renouveler ses produits, à s’appuyer trop sur le capital confiance accumulé dans  la marque - que dans ce cas elle affaiblit sans toujours s’en rendre compte -. Beaucoup d’innovations issues de grandes marques passeraient inaperçues si elles étaient proposées par une marque nouvelle inconnue.

C’est d’ailleurs un critère de gestion que j’utilise pour fixer un cap à une équipe projet. Est-ce que le nouveau produit que nous sommes en train de concevoir s’imposerait sur le marché si nous étions une marque nouvelle inconnue ? Si la réponse est non, c’est que l’on n'apporte pas sa contribution au renouveau de la marque, mais que l'on vit sur l’acquis construit par nos prédécesseurs. Eux n’avaient pas les technologies d’aujourd’hui, à nous de relancer la légende, comme si l’on devait construire la marque.

IFD : Il va falloir travailler différemment, mixer les expertises (sciences humaines, artistes…), les écoles sont-elles prêtes ?

MG : Si l’on parle des écoles de design, certaines sont plus prêtes que d’autres.

Tout d’abord, j’observe qu’il y a peu de mots qui recoupent des réalités aussi variées que le terme de « design ». J’avais eu la responsabilité scientifique d’un travail de recherche pour la Commission européenne qui s’appelait « Design for future needs », travail coopératif entre des grands centres de design à travers l’Europe, la Commission s’intéressant à leurs méthodes de travail pour voir si elle pouvait s’en inspirer pour ses recherches prospectives.

A la question initiale « Quand on parle de design, de quoi parle-t-on exactement ? », les réponses étaient extrêmement variées, allant de définition très larges. En Angleterre, pratiquement 10% de la population est censée travailler dans le « design », selon le Design Council, c'est-à-dire dans ce cas dans la conception de tout, sous toutes ses formes. En France, la définition est la plus restreinte - mais cela se comprend, puisque le mot « design » n’est pas français -, et il est le plus souvent limité à la mise en harmonie des formes et des couleurs avec le mythe du designer isolé, créateur en fait, qui viendrait « designer » un produit en fait déjà très défini au niveau du brief et des technologies. Si l’on veut avoir une vision élargie à l’anglaise, il faut parler de « conception », qui est la traduction large de design. Sauf que dans ce cas, comme les formations en « conception » sont en France le plus souvent rattachées aux sciences de l’ingénieur et à la mécanique, il y a l’a priori qu’il manque quelque chose d’artistique dans la définition, ce qui est vrai. En Allemagne, comme vous le savez, la formation des ingénieurs et des designers est strictement la même : mêmes programmes, mêmes diplômes.

C'est-à-dire que le design est une fonction, à prendre en compte par tous et non pas un métier séparé de la conception. En Italie, la relation artiste – ingénieurs - stylistes est plus subtile. Je ne vais pas vous imposer un tour d’Europe de la formation en design, mais disons de façon générique qu’en période d’innovation de rupture telle que nous connaissons actuellement, la fonction design revient au premier plan dans une définition beaucoup plus large que le ressenti qu’en ont habituellement les Français. En ce qui me concerne, pour être syncrétique et rassembler plutôt que de diviser, je parle de fonction conception-innovation-design.

Si l’on veut être fédérateur, il faut remonter aux sources. Je suis toujours surpris en participant à des cours ou conférences sur le design, quand un conférencier débute par un petit rappel historique d’entendre dire très majoritairement que le design remonterait à Shaftesbury en 1748. C’est vrai pour le mot anglais « design », mais pas pour le concept. Comme souvent, nos amis anglais tirent un peu la couverture à eux.

En fait il faut remonter deux siècles plus tôt, à la période fondatrice de la Renaissance italienne, dont les valeurs sont communes à toute l’Europe pour partir de la définition la plus générique et la plus riche du design.

Le terme vient de l’italien « disegno », créé par l’historien florentin  Giorgio Vasari vers 1550 pour définir une approche nouvelle chez les grands concepteurs innovateurs de la Renaissance, c'est-à-dire, pour la première fois de façon aussi structurée, une phase d’imagination, de définition, de conception, d’essais, d’ébauche, de tests, préliminaire à toute « réalisation ». Cette phase pouvait durer des mois, même pour un tableau. Comme la plupart des grands artistes étaient multi-compétents (peintres, sculpteurs, architectes, mathématiciens, physiciens…), cela intégrait les différentes facettes du travail de conception-design : modèles, calcul, esthétique, dessin, valeurs humaines (l’homme mesure de toutes choses) … Cela en fait une phase de Recherche-Développement, Tests-évaluation très moderne, qui ne sera reformalisée à ce niveau que par la Rand Corporation après la Seconde Guerre Mondiale (1948). De plus, à la Renaissance, le disegno était réalisé dans des « ateliers » multi-compétents, comme celui de Mategna (exposé actuellement à Paris), très comparables aux puissants ateliers de design qui se répandent aujourd’hui en Europe, de façon autonome, qu’ils soient généralistes (Ivrea interaction Design, Continuum, Brainstore…) ou sectoriels (Enivrance, Venturi…)  ou à l’intérieur de quelques groupes visionnaires (Philips, Siemens, Decathlon…).

Quand j’analyse les périodes longues, j’observe qu’en période de continuité technologique, le design se focalise sur le style, et qu’en période de révolution technologique il s’enrichit considérablement pour intégrer les nouvelles connaissances. Après une poussée technologique, il faut une synthèse créative, c'est-à-dire mettre tout cela au service des individus. C’est un sacré défi pour les designers, cela interpelle leur rôle au cœur d’équipes pluridisciplinaires. Une des évolutions clefs de la formation est la mise en réseaux d’écoles pour combiner les compétences. C’est l’approche que j’avais retenu pour le montage d’un diplôme innovation et design à St Etienne, combinant trois établissements aux compétences complémentaires. D’autres projets sont en cours de montage en Europe et ailleurs.

Les formations en design doivent éviter le repli sur elles-même, et apprendre à travailler en réseau sur des projets complexes. Si le designer travaille seul, il se repliera sur ce qu’il peut maîtriser seul, avec une sur-implication dans le mobilier et les arts de la table. Aujourd’hui, pratiquement tous les produits issus de la révolution des nouvelles technologies de l’information, de la communication et de l’intelligence (NTICI) qui se vendent en millions d’exemplaires en France, n’ont pas été conçus en France. C’est dommage, et c’est un défi à relever pour le futur.

IFD : Si l’écologie est un « service minimum », où allons-nous, d’après vous ?

MG : La prise de conscience écologique est encore relativement récente, du moins à ce niveau d’importance majeure. Elle vient de passer de l’approche militante à l’impératif économique, réglementaire, sociétal universel, climatique etc.

La brutalité de cette  prise en compte devenue indispensable, du fait de l’explosion des prix de l’énergie et de matières premières, inquiétudes fondamentales sur le climat, des écotaxes… a pris de court les designers. Certaines automobiles qui viennent d’être mises sur le marché ont été conçues dans un contexte très différent et se retrouvent complètement à contre courant, dépassées avant même de sortir, avec l’impact dramatique que l’on observe sur l’emploi.

Dans un premier temps, dans un contexte ayant évolué aussi vite, beaucoup de produits écolos combinent low-cost et passéisme, avec un « retour » mythique à la société néo-rurale faite de simplicité et de frugalité, qui rappelle le choix limité du dessert à la cantine de l’école - yaourt nature ou pomme -.   

Dans un contexte d’évolution aussi rapide, des produits baptisés écolos dans un premier temps, dans une vision naïve, peuvent se révéler, après analyse approfondie de l’ensemble de la supply chain et de la durée de vie, comme très émetteurs de CO2 et peu compatibles développement durable. Pour d’autres, c’est l’inverse. Des règlementations établies de façon hâtive (bio-carburants, éco-taxes…) se retrouvent également en contradiction avec l’objectif de départ.

Tout cela est en train de se décanter avec des analyses plus  rationnelles et plus structurées. Le développement durable a besoin de hautes technologies et d’innovation. En ce qui me concerne, et peut être parce que j’ai une vision en amont des processus d’innovation, je suis très confiant dans la capacité à réaliser des produits et services très beaux, très performants, et très écologiques qui ne soient pas un service minimum de crise.

Les termes éco-développement et éco-design sont trop réducteurs. Il correspondent à un stress sur ce facteur devenu très structurant. Cela devient un pré-requis, certes, mais un produit doit être aussi bon, beau, efficace, agréable à utiliser, etc.

Je suis frappé et presque surpris de la rapidité de réaction par rapport à cette nouvelle donne. Il y a beaucoup de solutions disponibles - il y a bien sûr du travail pour les combiner et les mettre en œuvre - même avec une simple recombinaison des technologies existantes qui permettent des optimisations considérables. Il y a beaucoup de projets très sérieux de maisons à énergie positive, de voitures zéro CO2, et pour de nombreux produits et systèmes, de réductions drastique des consommations énergétiques. Des baisses de 25%, voire 50% ou plus, sont dans le champ des possibles pour une nouvelle génération de produits en cours de conception. Mais pour cela, il faut une étroite coopération avec les porteurs des technologies les plus évoluées.

Quand on observe les conceptions les plus avancées qui ont totalement intégré cette donne du développement durable, sans en faire un objectif unique, ce qui arrive est plutôt sympa, ce n’est pas le retour de la brouette et des sabots.

Marc Giget, Président de l’Institut Européen de Stratégies Créatives et d’Innovation, Créateur des Mardis de l’Innovation au CNAM

Propos recueillis par Anne-Marie Sargueil, présidente de l’Institut Français du Design